Avertissement

Le roman qui va suivre -les romans, devrais-je dire- possède une particularité qui ne peut être tue. Pourtant, elle ne peut être dite. Alors, plutôt que de chercher vainement une issue à ce dilemme que me fit remarquer un jour mon ami Pierre L., je préfère donner la parole à Platon et son Euthyphron dans un dialogue avec Socrate. Les spécialistes à son sujet, ne parviennent pas à se mettre d'accord sur la date, le but et le sens de ce texte. Tantôt férus de logique, tantôt attachés à l'angle historique, bien peu sont ceux qui ont su en tirer la substantifique moëlle. Probablement ne sont-ils pas parvenus à séparer l'épais du subtil -pour paraphraser la table d'émeraude.

Ce n'est donc pas parce qu'une chose est vue qu'on la voit ; au contraire, c'est parce qu'on la voit qu'elle est vue ; ni parce qu'une chose est conduite qu'on la conduit, mais c'est parce qu'on la conduit qu'elle est conduite ; ni parce qu'une chose est portée qu'on la porte, mais c'est parce qu'on la porte qu'elle est portée. Vois-tu bien, Euthyphron, ce que je veux dire ? Je veux dire que, si une chose est produite ou subit une action, ce n'est point parce qu'elle est en train de se produire qu'elle est produite, mais c'est parce qu'elle se produit qu'elle est en train de se produire, et ce n'est pas parce qu'elle est en train de subir qu'elle subit, mais c'est parce qu'elle subit qu'elle est en train de subir. N'en conviens-tu pas ?

Sachez seulement que le lecteur le plus sagace aura lu sept livres, là où l'amateur pressé n'en aura vu qu'un seul. Mais ne vous en faites pas, le chemin n'est pas tracé. Il se fait au fil du temps, à force de recouvrir les pas par des pas.


Première Partie

LIAISONS


Chapitre 1
Le manuscrit volé
( Qian )


I

- Raconte moi ta vie, me demanda-t-elle. Mais, à peine sa question posée, elle se rendit compte du caractère provoquant de sa requête. D'autant plus qu'elle l'avait formulée avec une moue, et un regard qui évoquaient plus la sensualité que la curiosité. Mais surtout, nous ne nous connaissions que depuis quelques heures.
J' attendais un long instant avant de répondre. Oh, pas pour réfléchir. Pas pour trouver un bon mot ou une formule d'apparence intelligente (ou peut-être un peu). Ce silence me plaisait. Je le goûtais, m'en délectais, sûr que loin d'être pesant, ce premier silence serait un allié, par sa capacité à créer une intimité vraie. Le climat qu' il installait avait quelque chose de jubilatoire pour l'esprit.
Mais ce faisant, je gardais à l'esprit cette question indiscrète. Je me lançais ensuite, après avoir choisi une trame assez souple pour pouvoir improviser en fonction de ses réactions et du goût des mots.
Car les mots ont un goût, comme le silence de tout à l'heure. Quand on les répète, hors de tout contexte, on devient oenologue du vocabulaire. Liqueur, liqueur, liqueur, par exemple. Ne sent-on pas le délice, avec une pointe de crainte de l'excès ? Genièvre. on dirait un prénom de femme. Whisky, un cri qui commence suavement, par l'acceptation totale ( oui !) ; et finit par une barbare glissade. Et bourbon ! Quel étrange borborygme !
Enfin je commençai :
- En somme, tu me demandes de résumer en quelques mots ma vie. Elle sourit, mais mon ton n'impliquait pas de réponse.
- Le problème, continuais-je, c'est qu'il n'existe qu'une méthode pour résumer quelque chose. D' abord, il faut comprendre le sens général de l'objet, son essence. Déjà, je ne suis pas sûr d'être capable de comprendre l'essence (ou les sens) de ma vie. Ensuite, il faut éliminer le superflus, l'inutile. Certains écrivains sont des champions de l'inutile. Ils ressentent le nom sans adjectif comme mutilé. Alors ils vont bon train. Le silence est insondable, la nuit sans lune, les yeux écarquillés, le regard lourd de sous-entendus, le bonheur insoutenable -quand ça n'est pas la légèreté de l'être-. A force de qualifier, ils déqualifient tout. A force de nuances, ils font surgir les contrastes. La chose s'efface au profit de la caractéristique.

Quoi qu'il en soit, si on supprime l'inutile, l'essentiel est censé être là.
Mais dans ma vie. Qu'est-ce qui a été inutile ?
Oh, je pourrais commencer par la fin. Justement. T'inventer quelque chose d'éloquent. Pour t'épater. Mais au final, tout ce que tu saurais, c'est ce que je puis faire aujourd'hui, pas quelle a été ma vie.

Je dois avouer que j'étais foutrement content de moi. J'avais réussi ce que je voulais. Exactement. Etre sincère. Et surtout, derrière cette réussite première, j'avais obtenu le second, le troisième, et le quatrième sens que j'espérais. Car tout en me moquant de l'éloquence, j'avais -pour elle- été éloquent. Tout en critiquant l'adjectif, j'en avais glissé quelques-uns (mon goût pour la dialectique). Et enfin, je n'avais pas menti.
Car si je devais me résumer (tiens !), je dirais que je suis celui qui déteste le mensonge. Pour être tout à fait juste, je devrais rajouter que la dialectique est ma meilleure amie et ma pire ennemie. Amie, car pour dire la vérité (tiens !) à soi-même et aux autres, il ne faut jamais se cacher l'autre face de la question. Il faut examiner l'idée bannie avec autant d'attention, sinon plus, que l'idée admise. Mais la dialectique est aussi ma pire ennemie car mes amis qui ne la maîtrisent pas prennent mes divulgations pour des divagations. Bref. Non ! ce n'est pas exact, je ne suis pas vraiment bref, je m'en rends compte à présent. Impossible d'aller droit au but. Reprenons.
Je venais de lui dire : " tout ce que tu saurais, c'est ce que je puis faire aujourd'hui, pas quelle a été ma vie. " Alors elle répondit :

- C'est peut être ce que j'attendais. Que tu te découvres.

Il fallait se montrer prudent. Qu'avait-elle vraiment voulu dire ? Car cela pouvait constituer une référence à un épisode de la soirée. Du coup, je craignais de trop croire à une victoire trop aisée. Mon petit discours, je l'avais prononcé tout en fonction de cette gêne que j'avais senti chez elle ; lorsqu'elle avait pris conscience de l'indécence de sa question. Avais-je transformé cette gêne en plaisir ? Cette invitation à se découvrir, d'où pointait-t-elle ?
Je me trompais ? (La dialectique est ma pire ennemie, surtout quand le doute -pas Satan- m' habite ). Je dis alors sans réfléchir:
- L'ai-je fait, d'après toi ?

Que l'on ne m'accuse pas de mentir ! J'ai dit précédemment que je savais avoir été franc. Mais il existe un monde entre être franc et se découvrir. On peut mentir sans être découvert d'ailleurs.
De toute façon, la phrase était venue comme ça. Un peu comme on écrit. Ce n'est pas un bon exemple, je sais, puisque j'écris, en ce moment. Cependant, lui, -enfin, le "je" du texte-, parlais ! Bref,... Non pas bref ! J'arrête là pour ce soir.


II

Le lendemain matin, je décidais de continuer le dialogue entre " je " et " elle ". J'étais assez satisfait de la tournure que prenait leur première rencontre. Mais j'avais du mal à me souvenir précisément de ce que j'avais bien pu taper la veille. Aussi je pénétrais dans le bureau, une tasse de thé à la main et un paquet de biscuits coincé sous le bras. Songeur, je fixais un instant la vieille machine à écrire mécanique. Une antiquité. Douze bons kilos de ferraille fatiguée. Les " o " y apparaissaient décalés vers le haut, comme rabougris.
Drôle de goût, ce mot " rabougri " ! pensais-je alors que je relisais le premier feuillet. Mais comme j'allais passer au second, je manquais de recracher une gorgée de thé brûlant sur la table. La pauvre vieille machine à écrire m'aurait pris pour un dragon bizarre.
Le second feuillet avait disparu ! J'ai une mémoire parfaite de mes faits et gestes, à défaut de me souvenir de ce que j'écris. Par acquis de conscience, je fouillai la corbeille, lorgnai sur un tiroir ouvert, me mettai à quatre pattes. Rien ! Je fis le trajet du bureau à la chambre, revins, repartis pour la chambre. Après avoir allumé l'ampoule qui pendait au plafond (il faut que j'arrange ça, je sais), je fouillai la pièce avec méthode.
C'est alors que je me rendis compte...

III

...Qu'elle n'était pas là. Le lit était défait comme seules deux personnes peuvent le défaire. Le matelas conservait encore une empreinte d'elle. Mais Anna n'était plus là. A ma montre il était sept heures et quart. Je m'étais levé sans mettre la lumière pour ne pas la réveiller. Hier soir, elle semblait fatiguée. Hughes avait trop chargé le dernier joint. Comment a-t-elle pu se lever plus tôt que moi ? Puis l'idée vint enfin. Elle s'est levée, et c'est elle qui a emmené le feuillet manquant. Clair, non ?
Pas du tout. Ça ne collait pas.
D'abord, elle était au chômage et n'avait aucune raison de se lever plus tôt que moi. Ensuite elle ne lisait jamais un manuscrit avant qu'il ne soit terminé. Parfois, elle ne les lisait pas du tout. Et pourquoi emmener un feuillet qui se lit en quelques instants ?
Une autre idée me vint à l'esprit. Depuis quelques secondes déjà, elle me guettait comme un oiseau de proie. Mais je la repoussais d'abord, tranquillement, comme on écarte une guêpe. Elle s'imposa malgré tout :
Serais-je fou ? Hier soir, je n'ai probablement rien écrit. J'ai dû rêver que j'écrivais quelque chose. Le premier feuillet avait été rédigé deux jours plus tôt. voilà ! J'avais simplement inventé la suite en songe. Curieux, troublant, mais...
Impossible. Et l'absence d' Anna. Je ne l'ai pas rêvé, elle ! Pas fou à ce point.
Je décidais d'appeler Hughes au téléphone. Tout seul je ne m'en sortais pas. Et Hughes constituait le seul lien tangible avec la soirée de la veille.
Je laissais sonner sept ou huit fois. Un bon ami peut vous pardonner de l'avoir réveillé une fois dans sa vie. Enfin, Hughes répondit. Sa voix ne trahissait ni colère, ni fatigue. Aussi, je passai sur l'excuse d'usage.
- Hughes, qu'est-ce que nous avons fichu hier soir ?
- Louis ?
- Réponds-moi.
- ...
- Ne me dis pas que tu ne m'as pas vu hier !
- Si, si. Mais, la question est assez saugrenue. Même en considérant la qualité du petit afghan que nous avons fumé chez moi, après le restaurant. Et...
- ...Anna était-elle avec moi ?
- La femme charmante que je t'ai présentée hier ? Oui, vous êtes partis ensemble d'ici. Tu lui as proposé de la raccompagner. Mais tel que je te connais, tu as du lui offrir un dernier verre chez toi.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Je connais Anna depuis plus d'un an. Je... Bon sang, je débloque.

Tout en disant cela, des souvenirs se formaient. Je n'étais pas si fou. Oui, bien sûr. Hughes avait raison. J'étais seul depuis neuf mois. Je me rappelais maintenant la soirée de la veille, et surtout, je me souvenais parfaitement qu' Aline m'avait quitté.

- Louis ? Tu es toujours là ?
- Oui, oui. Ça va maintenant. Mais ce matin, en me levant, j'ai eu l'impression qu' Anna et moi étions ensemble depuis longtemps. Du coup, j'étais stupéfait de son départ à l'aube. Le lit portait encore son empreinte quand je me suis levé à mon tour.
- L'oiseau s'est déjà envolé ?
- Oui. Et le plus étrange, c'est qu'elle a dû emmener le deuxième feuillet du roman ésotérique dont je t'avais parlé.
- Ah ! tu l' as enfin commencé ?
- Oui, avant-hier. Et, à moins que je ne débloque vraiment totalement, je crois avoir écrit un feuillet hier soir. Et il a disparu. La belle Anna est peut-être partie avec.
- Tu veux mon avis ?
- ...
- Tu n'as rien écrit hier soir.
- Comment peux-tu en être si sûr ?
- Tu avais mieux à faire, si tu vois ce que je veux dire.
- J'ai très bien pu me relever une fois qu'elle était endormie. J'aime écrire très tard.
- Même après une soirée aussi mouvementée ?
- Tu as sans doute raison, Hughes.
- Et puis cette drôle d'idée -prétendre que tu connaissais Anna depuis longtemps-, je crois pouvoir l'expliquer.
Là, il me coupait le souffle, le Hughes ! Il avait pourtant fumé autant, sinon plus de pétards que nous tous hier soir. Au saut du lit, voilà qu'il raisonnait !
Je l'encourageais à poursuivre.
- As-tu remarqué au moins, me dit-il, combien Anna ressemblait à Aline ?
- Non. Aline était brune. Et plus mince.
- Mais à part ça, elles se ressemblent un peu, non ?
- Oui, maintenant, je crois que je me souviens.
- Ca devrait te rassurer. Avec l'alcool et le shit, tu auras fait des deux, une seule et même personne. C'est un délire assez commun, si on y pense.
- Oui. Mais, et le feuillet ?
- Je te l'ai dit, tu n'as probablement rien écrit hier ! Tu te souviens de ce qu'il contenait ?
- Un peu seulement. C'était un dialogue entre un homme et une femme, au départ. Mais après, c'est le trou noir.
- Tiens donc !
- Quoi ?
- Tu ne devines pas ? Tu ne vois pas où je veux en venir ?
- Non.
Tout en disant cela, je commençais à saisir.
- Ce dialogue, tu ne l'as pas tapé à la machine. Tu l'as tout bêtement vécu.
- Une logique imparable.
- A ton service.
- Merci Hughes. Et excuses moi de t'avoir réveillé si tôt.
- Ce n'est pas grave. Ciao !

Toute la matinée, je tournais ce dialogue avec Hughes dans ma tête. Il avait beau avoir visé juste, quelque chose ne me convenait pas. Ce n'est que vers midi que je compris enfin pourquoi. Et la vérité était bien pire que les mensonges sucrés de Hughes.


IV

Lorsque j'écris un roman ésotérique, je noircis de nombreux brouillons. J'utilise des carnets pour coder mes messages. Je dessine. Pour un feuillet de texte effectif, je dois bien avoir une dizaine de pages de travaux préliminaires. Aussi je retournais dans le bureau. Le tiroir où ces préparations sont habituellement rangées était ouvert. Et vide. Comment avais-je fait pour ne pas le remarquer ce matin !
Le feuillet avait bien été dérobé. Et Hughes le savait fort bien. Avec quelle ingénuité m'avait-il dit : " ah ! tu l'as commencé ? ." Il le savait parfaitement !

Et la soi-disant ressemblance entre Anna et Aline ! Là, Hughes avait été très habile. Car maintenant, je comprenais. Anna et Aline ne faisaient réellement qu'un ! Une simple perruque et la brune se transforme en blonde. Et si Anna semblait plus ronde cela venait de ce qu' elle avait cessé de fumer après notre rupture. Une amie à elle me l'avait appris. Le traître ! C'est lui qui m'a présenté Anna. Comme c'est lui qui m'avais présenté Aline, d'ailleurs. Et qui a chargé comme un bourrin les pétards, hier ? Encore lui. Qui était au courant de mon projet d' un texte ésotérique ? Il l'avait même avoué ce matin au téléphone.
voilà pourquoi il n'avait montré aucun signe de surprise lorsque je l'avais appelé.
Mais cela n'expliquait pas tout, je m'en rendais bien compte. Pourquoi recourir à une telle machination ? Et puis, le dialogue entre " je " et " elle " avait-il eu lieu, ou constituait-il la base du texte ? La conviction d'avoir été berné par Hughes cédait la place à une nouvelle perplexité. Le plus grave était encore à venir. J' avais oublié l'essentiel. Que mon cerveau ait été imperméable au point de ne garder aucune trace du feuillet écrit la veille pouvait s'admettre. Je ne gardais qu'un vague sentiment de satisfaction : plaisir d'avoir écrit -ou dit ?- exactement ce qu'il fallait.
Le problème c'est que je ne me souviens absolument pas du sujet de mon roman ésotérique ! Or je ne commence jamais une ligne sans savoir où je vais. Surtout pas pour un ouvrage de ce type dans lequel le sens ne doit apparaître qu'à l'initié.
Je relisais alors le premier feuillet. Il commençait ainsi : " Raconte-moi ta vie ". A ce moment, je remarquais une feuille blanche sur la table. Ce matin, en cherchant le feuillet manquant, j'y avais jeté un coup d'œil sans réfléchir. Mais là, c'est avec angoisse que je la retournais.
Et cette angoisse était parfaitement justifiée. Car la page portait le titre prévu du roman :

LE MANUSCRIT VOLÉ
par Louis Feldmeyer

Bon sang ! La camisole n'est pas loin mon petit Louis.


Chapitre 2
Cherches, Henri, Cherches
( Gu )


I

Eric regardait par la fenêtre, le bruyant cour d'eau en contrebas de la villa luxueuse. Cette belle demeure appartenait à Henri. Un ami, Henri, un vrai. Jamais il ne faisait un reproche inutile. Il n'en prononçait que lorsqu'il était certain que son interlocuteur pouvait en tirer profit. C'est une qualité rare. Mais Henri semblait un spécialiste des qualités rares. Et attention ! Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agissait pas de ces qualités que les gens estiment trop rares, comme la générosité ou la gentillesse. Celles-là sont communes, voire vulgaires. On ne les trouve rares que parce que tout le monde aime en profiter de façon on ne peut plus directe.
De plus, Henri exerçait le plus beau métier du monde -en tout cas aux yeux d' Eric- : il était rentier. Et il faut être bien jaloux ou idiot pour ne pas comprendre ce que ce statut a de formidable. Et Eric n'était ni l'un, ni l'autre. Il admirait Henri le rentier pour sa totale liberté, son détachement par rapport au travail (évidemment), et pour bien d'autres choses encore.
Tout en continuant à scruter des volutes de brume matinale errer au-dessus de l'eau, il demanda :
- Alors ? Tu trouves quelque chose ?
- Non, pas encore.
- Même pas une piste ? Es-tu sûr au moins que le texte est crypté ?
- Oui, cela, j'en suis convaincu.
- Mais alors, ce sens ne peut pas apparaître en première lecture, ça ne sert à rien d'essayer dès ce matin.
- Non, pas nécessairement. Imagines. Le meilleur codage, ou cryptage, pour un texte, peut être obtenu sans coder.
- Je ne te suis pas.
- Si le lecteur cherche le sens caché, il n'ira pas s'imaginer que le sens est évident. Dans ce cas, le codage n'est pas dans le texte, il est à appliquer par le lecteur sur le signifié. C'est même là le meilleur moyen.
- Tu penses donc que ce Louis Feldmeyer est toujours si brillant ?
- Bien plus encore. Je crois qu'il est le meilleur crypteur qui n'ait jamais existé.
- Alors il faut que tu sois à la hauteur ! railla Eric avec un ton moqueur qui n'échappa pas à Henri. Loin de s'en formaliser, il se contenta de se taire un instant. Puis, gravement, il prononça en imitant l'accent d'un vieux moine Shaolin :
- Ta remarque est tout empreinte de sagesse, petit homme.
- Merci, grand maître, continua Eric, rentrant dans le jeu.
- Plus sérieusement, je dirais que la prétention du décodeur est sa pire ennemie. Ta remarque me le rappelle.
- Pourquoi ?
- Parce que le crypteur habile va l'utiliser aux dépends du déchiffreur. C'est grâce à elle qu'il peut t'amener vers des fausses voies. Si tu es trop fier d'avoir découvert quelque chose, tu n'accepteras qu'à regret de l'abandonner. Au pire, même après avoir vu quelque signe de ton erreur, tu persisteras. C'est toujours blessant pour l' ego d'admettre que l'on s'est fourvoyé.
- Oui, je vois. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas encore. Pourquoi m'as tu demandé de laisser la page du titre et le premier feuillet ? Ne peuvent-ils pas être utiles pour comprendre le vrai sens caché du manuscrit ?
- Oh ! deux raisons à cela. D'abord, -il faut me faire confiance sur ce point-, le sens caché ne peut se trouver que dans le deuxième feuillet. Ensuite, après ce que m'a dit le Ko, Feldmeyer devrait douter du fait même de l' avoir écrit. En revanche, il doit se souvenir d'avoir rédigé le premier, ainsi que la page de titre. Le Ko m'a assuré que le titre et le premier feuillet ont été rédigés le six septembre. Soit avant-hier.
- J'ai une dernière question. Mais si cela te retarde trop, je vais te laisser chercher.
- Non, non. Vas-y. Cela m'aide au contraire à réfléchir.
- Et la fille ?
- "Elle", dans le texte ?
- Non, celle que j'ai vue sortir de chez lui ce matin.
- Quel dommage que tu ne l'ais pas suivi.
- Je devais ramener le manuscrit.
- Oui, je sais.
- Je crois savoir comment la retrouver.
- Tiens donc ! Et comment ?
- A chacun ses compétences, laisses-moi quelques secrets. Je vais aller à sa recherche. Et pas plus tard que tout de suite !
- Entendu. Alors à plus tard. Je vais chercher encore, de mon côté.
- ...
- Qu' est-ce qu'il y a ?
- Eh bien, pour mon travail nocturne, la 205 était parfaite, mais là...
- C'est bon.
Henri ouvrit un tiroir et en sortit un jeu de clef. Il le confia à Eric qui eut du mal à cacher son impatience. Il adorait conduire la Porsche Carrera 2.

II

Pour Henri, la nature ésotérique du texte de Louis Feldmeyer sautait aux yeux. Le deuxième feuillet ne commençait-il pas par : " Quoi qu'il en soit, si on supprime l'inutile, l'essentiel est censé être là. " C' était limpide. Mais pourquoi l' essentiel est-il seulement "censé" apparaître après la procédure de décryptage ? Peut-être l'auteur formulait-il là un avertissement. Louis suggérait probablement la possibilité de fausse route dont Henri parlait tout à l' heure.
Dans d'autres phrases, le crypteur trahissait -volontairement- la nature du texte. " Il existe un monde entre être franc et se découvrir. " Une véritable provocation pour le décodeur ! Les boxeurs aiment parfois baisser leur garde pour narguer leur rival.
Plutôt que de continuer la lecture, Henri pris le feuillet et l'examina.
" La forme d'abord, avant le fond ", prononça-t-il tout haut.
Le papier était de facture médiocre. L'impression était imprécise. Certains caractères étaient décalés. Le "o" surtout, taquinait presque la ligne supérieure. Henri esquissa un sourire. Où donc ce Louis Feldmeyer avait-il pu trouver une machine aussi ancienne ? Cependant, bien vite, il se reprocha sa naïveté. Car le crypteur sait transformer les aléas en atouts. Ces petits "o" en l'air, Louis pouvait fort bien les avoir utilisés. C'est en tout cas ce que Henri aurait fait. Mais Henri était condamné à rester décodeur. Il le savait et, à regret, avait fini par l'accepter. Il y a des esprits prompts et justes dans la critique mais incapables de créer. Tout comme il existe de bons décodeurs, incapables de crypter.
Les qualités requises pour ces deux rôles sont toutes différentes. Créativité, malice et organisation pour coder. Intuition, rigueur, et logique pour décrypter.
- Ce Feldmeyer est un artiste !
Henri sursauta. Mais plus que la surprise provoquée par l'intrusion, il avait la désagréable impression que le Ko venait de lire dans son esprit.
- Vous pourriez prévenir, grommela-t-il.
- Impossible, vous le savez.
- Si Eric vous avait vu, il aurait pu avoir un geste dangereux et... définitif. Le jeune homme est impulsif et veille avec zèle à ce qu'on ne me dérange pas.
- Je prendrai davantage de risques si j'annonçais mes allées et venues.
- Pas à moi.
- Tout message peut être intercepté. Même lorsque vous en êtes le destinataire.
- Pardonnez-moi. J'étais absorbé par ma tâche.
- C' est tout à votre honneur, Henri. Je ne vais pas vous ennuyer longtemps. Je voulais seulement savoir si tout s'était bien passé cette nuit. Le feuillet est là, c'est parfait. Je suppose qu'il est encore trop tôt pour vous demander si vous avez trouvé une piste.
- Un peu prématuré, en effet. Combien d'années ont été nécessaires à vos services pour découvrir que Feldmeyer était un crypteur ?
Henri avait prononcé ces derniers mots sur un ton acide, assez inhabituel chez lui. Car le Ko, expert en psychologie, avait le don de provoquer chez les gens, des réactions inhabituelles. Et s'il avait attisé la colère de Henri, c'était en pleine connaissance de cause. D'après lui, Henri se montrait bien plus efficace, lorsque le calme l'abandonnait. Sans s'offusquer de l'attaque, le Ko continua de sa voix grave mais chaleureuse :
- Rien à me signaler ?
- Non. Ah ! si, une chose. Feldmeyer n'était pas seul cette nuit, contrairement à ce que vous m'aviez annoncé. Une femme, d'après Eric.
- Fâcheux. Elle n'a pas vu votre homme au moins ?
- Elle est partie en pleine nuit, vers quatre heures et demie. Elle n'a donc pas gêné Eric. Probablement une maîtresse d'un soir.
- Sans doute.
Henri aurait préféré taire cet épisode, mais il connaissait trop la clairvoyance du Ko. Toutefois, il ne lui avoua pas qu' Eric était actuellement à la recherche de l'inconnue.

Henri, pendant la conversation, avait volontairement gardé le dos tourné, malgré sa crainte du Ko. Car il savait que son interlocuteur n'était dangereux qu'à travers le Verbe, et non la force.
Lorsqu'il fit volte-face, le Ko avait disparu sans un bruit. Les portes de la pièce étaient toutes closes pourtant. "Ta mise en scène ne m'impressionne pas ", pensa-t-il ; mais sans conviction. Puis...

III

... il se remit au travail.
Il cherchait deux clefs. La première ouvrait la porte du sens. Et ce sens lui même constituait la seconde clef, ouvrant la voie menant à une énigme bien plus primordiale. Car un seul feuillet n'aurait pas retenu autant d'attention par lui-même. Le chemin se fait à force de marcher. De là à croire qu'en ésotérisme, la recherche est le but, et non le moyen, il n'existe qu'un pas. Le néophyte qui découvre cette demi-vérité pense souvent être arrivé au bout de la route.
Elle ne fait alors que commencer. Henri l'avait appris voilà longtemps, mais cela ne le décourageait pas. Au contraire.
Il prit un crayon à papier sur la table. Intuitivement, il relia les premiers "o" de chaque ligne, en prenant soin d'épargner la première phrase d'introduction. Ce faisant, il obtint une série de segments, dessinant des montagnes pointues. Le premier pic désignait le mot " aujourd'hui ". Il poursuivit méthodiquement, en ne retenant que les mots situés près des pointes et possédant au moins une lettre non coupée par le segment. Il obtint alors :

Aujourd'hui... J'avais... Glissé quelques... Mensonges... Car... Je m' en... Lui dire... Tu te (découvres)... Pris (conscience)... Après... (se) Découvrir... Pas.

Le début était étrangement cohérent. Mais la suite laissait à désirer. Certains indices lui permirent d'écarter des mots, des "o", et donc des sommets. Le mot "découvrir" en particulier, revenait avec une fréquence inhabituelle, et dans des phrases assez obscures : " cette invitation à se découvrir, d'où pointait-elle ". Oui, pensa-t-il, d'où pointer les sommets qui posent problème ? Une autre phrase l'intrigua : " on peut mentir sans être découvert ". C'était visiblement une nouvelle provocation à l'attention du décodeur : on peut crypter sans être déchiffré. Cela pouvait aussi signifier que le sommet pointant sur "découvre" pouvait être omis. Cela donna alors :

Aujourd' hui, j'avais glissé quelques mensonges, car je pris conscience après un bon exemple.
Pas de quoi sauter au plafond, mais au moins, il avait une base de travail. Il attrapa une feuille blanche et y nota avec soin la phrase. En haut de celle-ci, il inscrivit : indice N°1. Ensuite, il nota à nouveau la phrase mais en inscrivant les mots les uns sous les autres. En face de "aujourd'hui", il indiqua : le 6/09 ? le 7/09 ? autre date ? Il souligna le 7, sans trop y croire.
A un niveau simple, Henri voyait deux sens à la phrase obtenue. Ce pouvait être une mise en garde du crypteur (encore une!), prévenant le lecteur de l'existence de pièges (mensonges). Toutefois, la fin de la phrase suggérait une tout autre idée. Si on prend un bon exemple, on prend conscience. Autrement dit, on découvre la solution...
Mais qu'est-ce qu'un bon exemple ?

Vers quinze heures, il se posait toujours la question. Mais il n'avait rien trouvé d'autre. Son regard passait machinalement en revue tous les objets de la pièce. Le bar retint son attention. Il se leva et ouvrit le meuble en bois précieux, incrusté dans le mur. Il avait à peine versé un doigt de cognac lorsque le téléphone retentit. De surprise, il lâcha la carafe qui explosa sur le parquet. Il maugréa quelques jurons. La perte du breuvage n'avait aucune importance ; pas plus que la tache sombre maculant ses chaussures. Le bas de son pantalon était aussi trempé. Non, ce qui l' énervait le plus, c'était que ce geste maladroit lui révélait une nervosité incompréhensible. " Ce satané Ko fait encore effet sur moi, même quand il n'est plus là ", pensa-t-il. Aussi, pour se prouver qu'il conservait une certaine maîtrise de lui-même, il s' obligea à ne pas se précipiter pour répondre. Le téléphone était posé sur une table basse au centre d'un tapis chinois. Il retira ses chaussures, son pantalon et s'y dirigea.
Mais à peine fit-il un pas sur le tapis qu'il poussa un cri. Un morceau de verre qui avait sauté jusque là, venait de pénétrer profondément dans son talon. Bordel ! En reculant trop vite, il trébucha et tomba à la renverse. Le morceau de verre qui lui entailla le dos était bien plus vicieux que le premier. Il s'agissait du fond de la carafe, presque intact, comme un couvercle de bocal hérissé de dents de requin.
Une bonne minute lui suffit cependant à reprendre ses esprits. Lorsqu'il se releva, le fond de la carafe resta fixé à son dos, comme un hublot absurde. Et -bien sûr-, le téléphone avait cessé de sonner. La douleur vive envahissait son esprit, lançant ses irradiations sournoises le long de sa colonne vertébrale.


Chapitre 3
Anna-Line et Eric
( Fu, Meng )


I

Aline ne se réveilla pas avant seize heures et quart. Elle mit quelques secondes à comprendre où elle se trouvait. Le plafond était anormalement bas, la lumière trop abondante et inhabituellement saumonée. Tout cela, associé à son identité usurpée, lui donna l'impression d'avoir été projetée dans un autre monde. Et elle se sentait prête à en accepter l'idée quand elle comprit qu'elle se trouvait à l'hôtel et non chez Hughes ou chez elle. Elle eut soudain une violente envie de fumer une cigarette. Mais elle n'en avait pas. Elle avait décidé d'arrêter après sa rupture avec Louis. Le sacrifice représentait une forme de pénitence ; elle le savait. D' autant plus que quitter Louis n'avait constitué que la première de ses trahisons envers lui. C' était sa faute après tout! Face à un homme aussi mystérieux, on peut toujours trouver une raison -ou l'imaginer- de le tromper. Il suffit de combler les vides, les zones d'ombre, par des reproches plus ou moins justifiés. Le reste coule tout seul. Surtout lorsque quelqu'un vous aide.
Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Hughes l'avait aidé ! Pour un ami de Louis, Aline lui avait trouvé une certaine férocité lorsqu'il lui avait révélé la véritable activité de son mari. Bien qu'elle soupçonnât que certaines accusations soient exagérées, Aline n'avait eu aucune difficulté à les croire. Malgré un an de vie commune, Louis était resté un mystère pour elle. Il s'absentait souvent. Lors des discussions entre amis, il lançait parfois une phrase incompréhensible. Et bien qu'ils ne fussent pas réellement mariés, il insistait pour que leur couple soit présenté comme tel. Si elle avait le malheur de l'interroger sur ce point, il ne se mettait pas en colère. Mais, sans même user d'un regard noir, il était capable de glacer l'atmosphère en changeant imperceptiblement son attitude.
Elle détestait ces moments, rares heureusement. Les gestes de Louis semblaient alors comme ralentis. Il était un peu plus silencieux aussi. Une menace. voilà ce qu'elle ressentait lorsqu'il " faisait sa crise ". Oh, il ne l'avait jamais frappée. Mais pour elle, c'était pire. Car elle se sentait alors comme une criminelle dont un juge distrait aurait oublié le dossier. Ou comme une chrétienne qui ne se confesse jamais : chaque jour d'impunité supplémentaire aggrave la sanction finale, la pénitence.
La fuite n'avait cependant pas résolu ce problème. Elle lui permettait tout au plus d'échapper un moment encore, à l'Inquisition, mais pas à cet intense sentiment de menace.
Qu'il aille au diable, pensa-t-elle. Puis elle regarda la curieuse petite boite en Plexiglas sur la table de chevet. Elle contenait deux lentilles de contact colorées, baignant dans un liquide clair. Ces deux petits yeux glauques et monstrueux l'accusaient. Elle se leva et entra dans la salle de bain exiguë. Ignorait-elle que l'eau n'a pas le pouvoir de laver les fautes ?
Elle examina ses sourcils dans la glace. Epais et sombres, hier encore, ils ne dessinaient plus qu'une fine ligne blonde. Hughes avait veillé à ce qu'aucun détail ne soit omis.
Quand elle eut pris une douche bouillante, la vapeur rendit l'air pénible à respirer. Aussi ouvrit-elle une lucarne et y passa la tête. Dehors, son attention fut attirée par une rutilante Porsche noire, sur le parking de l'hôtel. Mais malgré le standing modeste du lieu, elle ne s'en étonna pas. Après tout, les hommes sont capables de bien des sacrifices pour obtenir un bolide au dessus de leur moyens.
Lorsqu'elle regagna sa chambre, une envie curieuse lui fit remettre la perruque blonde. Avec soin, elle mit aussi les lentilles vertes. Gadgets et postiche ne la rendait pas plus belle -pour autant qu'elle en ait eu besoin- ; mais se sentir différente lui plut assez. Il était trop tard pour penser à déjeuner, trop tôt pour dîner, alors elle descendit au bar pour prendre un café.
Le barman discutait avec un jeune homme élégant. Aline veilla à s'installer suffisamment près, gardant juste la distance nécessaire pour ne pas éveiller une curiosité trop franche. Lorsqu'elle avait pénétré dans la salle, le jeune homme l'avait dévisagée avec une certaine indécence. Mais, travestie, dans un hôtel qu'elle ne connaissait pas et dont elle partirait le jour même, elle ne pouvait deviner que le jeune homme se trouvait là pour elle. Sans compter que dévisager les femmes est le sport préféré des hommes dans les bistrots ; même (surtout ?) quand l'ivresse les a investi. Les piliers du comptoirs épient les femmes qui entrent, et celles qui passent dans la rue sont attentivement scrutées par la faune, souvent plus jeune et plus riche, des terrasses.
Un téléphone sonna, derrière le comptoir. Le serveur attendit d'avoir servi son café à Aline avant de répondre. Très vite il posa sa main sur le combiné et s'adressa à elle.
- Anna Chenal ? C'est pour vous.
En prenant le combiné, elle ne remarqua pas que le jeune homme venait de sortir un bloc-notes gainé de cuir, et se mettait à écrire avec fébrilité.

II

Eric nota tout ce qu'elle put dire, y compris les phrases les moins compréhensibles. Car il savait que Henri était capable de tirer des informations de tout, même d'un dialogue ainsi amputé d'un correspondant. Cependant, lorsqu' Aline-Anna parla de son départ à son interlocuteur, il rangea le calepin, paya le barman, et quitta le bar en cherchant à ne pas se montrer trop pressé. Il parvint, ce faisant, à garder un air naturel et fut heureux de constater en sortant que la femme raccrochait. Ainsi, la demi-conversation s'achevait sans qu'il en ait perdu une trop grande part. Mais cela ne suffisait pas. Il alla s'installer au volant de la Porsche et décida d'attendre la femme pour la suivre.
A Paris, les possibilités pour se déplacer sont nombreuses. Alors il se demandait ce qu' elle choisirait. Hier soir, alors qu'il guettait devant l'immeuble de Feldmeyer, il l'avait vu sortir au milieu de la nuit. Un taxi l'attendait depuis près d'un quart d'heure. Discrètement, la vitre baissée, il avait pu entendre le nom de hôtel où la femme désirait être conduite. Tout simplement.
Alors, il espérait qu'elle allait à nouveau faire appel à un de ces sillonneurs de capitales. Il n'avait plus qu'à patienter.
Maintenant, il regrettait d'avoir pris la Porsche. Pour une filature, on peut trouver plus discret... Pourtant, intuitivement, sans qu' il puisse se l' expliquer, il pressentait que cela ne constituait pas une erreur, mais un éventuel atout pour la suite.
Alors qu'il allumait une Marlboro, elle sortit de hôtel. Il regarda autour de lui, mais ne vit pas de taxi. Surpris, il était sur le point de se baisser lorsqu'il vit qu'elle se dirigeait vers lui. Abandonnant cette idée, il reprit le contrôle de lui-même et arbora un sourire commercial.
Anna contourna la voiture par la droite et lui fit signe d'ouvrir la portière passager. Il s'exécuta. Avant même d'avoir prononcé un mot, elle était assise à ses cotés.
- Vous me déposez ? demanda-t-elle ; son ton était à la fois doux et autoritaire.
- Bien entendu, s'entendit répondre Eric, comme dans un rêve. Et il mit le contact.
- Je vous indiquerai le chemin. Pour l'instant, nous allons dans le quinzième, vers la Motte-Piquet.
- ...
- Le barman m'a avoué que vous l'aviez questionné sur moi.
- Il m'avait donné l'impression d'être discret. J'ai dû me tromper. Peut-être un petit billet aurait été de rigueur.
- Non. Je ne crois pas. Il ne m'aurait rien révélé si je ne l'avais pas interrogé à mon tour.
- Oh, je vois.
- Non, vous ne voyez pas.
- Vraiment ?
- Le feu rouge. Je veux dire, vous ne l'avez pas vu. Ne soyez pas nerveux.
- Excusez-moi.
Mais il ne risquait pas de retrouver son calme car Anna se blottit contre son épaule et posa tendrement une main contre sa poitrine. Il se concentra alors sur la conduite afin de ne pas faire de nouvelle bourde.
- Je m'appelle Eric, se présenta-t-il en s'efforçant de ne pas perdre sa contenance. Mais ses regards un peu trop rapides et fréquents dans les rétroviseurs trahissaient son trouble.
- Et moi Aline... ou Anna, comme vous préférez.
Puis, brusquement, elle reprit une position moins aguicheuse sur son siège. En jetant un bref coup d'œil, il vit qu'elle tenait le bloc-notes à la main. Il ne fit rien pour le reprendre.
- Vous êtes toujours aussi méticuleux ? demanda-t-elle après l'avoir inspecté. Il se contenta de hausser les épaules en fixant la route devant lui. Alors elle prit le paquet de cigarettes et en sortit une avant de demander :
- Vous permettez ?
- Allez-y.
Elle inspira une longue bouffée, en priant pour ne pas tousser. Cela faisait si longtemps ! Elle jubilait. Pouvoir -enfin- se sentir maîtresse de la situation lui procurait un sentiment de jeunesse. Tout pouvait arriver. Un corps d'emprunt, un nom d'emprunt, un inconnu charmant : une véritable cure de jouvence. En même temps, elle sentait une forme de responsabilité, face aux perspectives de l'instant. Il ne fallait pas gâcher les potentialités par une maladresse, ne révéler que le strict nécessaire -et pas forcément la vérité-.

III

Après tout, elle ne connaissait pas grand chose de l'affaire. Hughes ne lui disait pas tout. Plusieurs étapes s'étaient succédées, pour faire de sa trahison une aventure. La libération avait fourni le premier acte de la pièce. Il avait suffi de quelques mots de Hughes pour qu'elle quitte Louis. Le deuxième acte, prolongeant naturellement le premier, aurait pu s'intituler la manipulation. Par Hughes, encore.
Le dernier acte restait à écrire ; mais cette fois, elle abandonnerait ce petit rôle d'intriguante sous contrôle. Je dois participer au drame. Hughes aura une belle surprise quand il ouvrira les yeux. Oh ! Le troisième acte ne sera pas la Rébellion. Trop facile. Révélation sera plus juste...
- A quoi pensez-vous ? demanda le jeune homme. Le silence prolongé de sa passagère l'inquiétait.
- A vous.
- Ce que vous savez de moi pour l'instant...ce...ce n'est pas vraiment moi. Enfin, je veux dire... d'habitude, je ne suis pas les femmes ainsi.
- Parce que vous me suiviez ? Le barman m'a juste précisé que vous l'aviez harcelé de questions à mon sujet.
Anna-Line replongea dans un mutisme troublant. Mais cette fois, une autre motivation le provoquait. Sans vouloir le reconnaître, le fait que le jeune homme s'intéressa à elle pour mener une filature, la vexait. Mais, bien vite, cette pensée la quitta. Après tout, il lui revenait d'exploiter la situation à son avantage. Peu importaient les raisons qui avaient conduit le jeune homme à manifester sa curiosité.
Sans la naïveté désarmante d' Eric -réelle ou simulée-, jamais elle n'aurait osé monter dans la voiture. Maintenant, elle se sentait investie d'une mission, d'une responsabilité. L'instant lui semblait tangible, palpable. Il lui revenait de l'exploiter à sa guise. Toutefois, elle se contenta, dans un premier temps, d'indiquer le chemin à son chauffeur inconnu.
Bientôt, Eric put garer le bolide dans le parking privé de l'immeuble d' Anna, rue de l' Abbé Groult. Lorsque la lourde porte coulissante se referma derrière lui, il eut l'impression d'avoir pénétré dans un château médiéval. Le pont-levis venait d'être dressé. Impossible de battre en retraite.
Quand elle remarqua le trouble d'Eric, Aline lui sourit, avant de lui proposer un verre. De toute façon, il n'avait pas le choix.

L'appartement d' Aline était coquet, mais sans chichis. Il témoignait d' un goût sûr. La place de chaque objet avait du être choisie avec autorité. Il eut tout le loisir d'observer le salon, car elle l'abandonna pour aller se changer. De nombreux posters sous verre décoraient la pièce. Photos, reproductions de tableaux et dessins se disputaient les murs. Toutes les tailles, tous les styles et les teintes s'unissaient, sans qu'Eric put y déceler un ordre précis. Ce chaos d'images possédait-il un langage secret ?
Un dessin en noir et blanc attira particulièrement son attention. Il représentait Aline, nue -plus svelte et brune, semblait-il -, à genou. Dans ce demi-profil, sa main gauche reposait sur un talon, l'autre se perdait dans la longue chevelure sombre. En s'approchant, il fut surpris de constater que le portrait n'était pas constitué de traits classiques. Une foule de minuscules personnages, invisible de loin, composait l'ensemble. Il s'éloigna ensuite, tout en fixant l'image. Les petits êtres disparaissaient, happés par la silhouette d'Aline. Etrange, pensa-t-il, qu'un artiste aussi doué n'ait pas signé son œuvre.
Il aurait aimé examiner consciencieusement chaque poster, mais leur nombre était impressionnant. Toutefois, il remarqua un autre dessin qui devait être l'œuvre du même graphiste que le portrait d'Aline. Mais cette fois, plutôt que de petits personnages, il était question de lettres entrelacées. Elles dessinaient une bâtisse importante ; une maison bourgeoise assez semblable à celle de Henri. Il recula encore pour voir la magie s'opérer. Les fines lettres s'évanouirent. Et au moment exact où Aline le rejoignait dans le salon, il se dit que décidément, cette bâtisse ressemblait fort...


IV

...à la maison d' Henri. Mais cette pensée lui échappa. Aline constituait un sujet d'étonnement plus direct. Maintenant brune, ses yeux sombres brillaient, et le fixaient avec une intensité déroutante. Désir ? Perfidie ? Eric n'arrivait pas à interpréter ce regard.
Aline avait longuement hésité dans la salle dans bain avant de se résoudre à quitter son déguisement sophistiqué. Une intuition l'avait avertie qu'elle tirerait plus de plaisir à séduire le jeune homme sous ses vrais traits -pour autant qu'ils existent-. Alors elle avait retiré les lentilles vertes, la perruque. Après sa toilette, alors qu'elle s'apprêtait à se maquiller, elle se dit que quelque chose n'allait pas. Le miroir mentait. Elle ne voyait pas d'autre explication. Il lui fallut un moment pour s'apercevoir de la raison de son trouble : ses sourcils décolorés faisaient survivre une part d' Anna dans Aline... Alors, elle prit un crayon noir et les fonça. Le geste portait son poids de paradoxe : par un artifice elle cherchait à faire resurgir la vérité...
Aussi, la difficulté qu'éprouvait Eric à interpréter ce regard, avait une bonne raison d'exister. Elle venait de l'inquiétude d'Aline de décevoir le jeune homme. La conjugaison de cette crainte et du désir de garder sa contenance aurait pu lui donner un air ridicule. Celui que procure l'entêtement du fou. Et justement, Aline se disait que si Eric se prenait à rire, elle deviendrait folle. Mais pour séduire, il faut toujours prendre le risque d'être humilié.
Eric, lui, à cet instant précis, n' avait pas conscience de son pouvoir total de destruction sur la femme qui lui faisait face. Tout aussi troublé qu'elle, il entama maladroitement :
- C'est bien vous, alors, sur le dessin. Puis il esquissa un geste vers le poster.
Elle sourit mais ne répondit pas. Rassurée, elle se dirigea vers le bar en bambous.
- Vous prendrez quelque chose ? Tequila ? Whisky ? Porto ?
- Oui, je veux bien un porto, répondit-il timidement.
Installés sur le canapé, à une distance encore respectable, ils levèrent leur verre pour trinquer délicatement. Rien ne vaut des gestes familiers pour rompre les tensions.
- Aux rencontres inattendues, proposa-t-elle.
- Aux rencontres, reprit-il simplement, comme pour la corriger.
Ils burent une première gorgée, sans se quitter des yeux. Eric se sentait davantage pris au piège. Mais pas du lieu, ni même de la situation. Non, il était esclave d'un rôle, celui d' un beau jeune homme courtisant une femme d'âge mûr. Cela génère-t-il véritablement un rôle ? Il n'aurait pu le jurer. Car quand on joue un personnage, on dispose d'une large marge de manœuvre. Là, la situation possédait une dimension archétypique, impliquant des gestes bien précis ; et non l'usage d'une quelconque liberté. Il se voyait accomplir un rituel dont il n'avait pas le secret.
Aussi, dès qu'ils eurent posé leurs verres, il s'agenouilla auprès d'elle, fit remonter jusqu'au genoux la robe d'Aline. Sa tête disparut bientôt dans les limbes, avant d'être couverte, à travers le tissu, par les mains de la femme ravie.


Chapitre 4
La vue de Louis
( Guan )


Est opus occultum veri sophi aperire terram ut germinet salutem pro populo.


I

Je dois absolument reprendre le contrôle. Il est évident que l'essentiel du problème m'échappe. Que Hughes se soit servi d'Aline pour me manipuler est une chose, mais le mystère se pose ailleurs. Ce matin, la fatigue a joué contre moi. Quoique la discussion avec Hughes ait pu endormir sa vigilance. Un bon point.
Reprendre le contrôle.
Et surtout cesser de considérer comme vraies des hypothèses. Reformuler la question. Partir sur de solides bases. Respirer. Prendre le temps. Retrouver la technique. Bon sang ! Je ne suis pas un décodeur, mais un crypteur. Pourquoi est-ce si obscur, alors ? La situation est codée ? C' est moi qui devrait coder!
Reprendre le contrôle.
Et peut-être l'ai-je fait, après tout. Le codage parfait. Celui qui échappe à son créateur. J'ai réalisé le cryptage parfait. Non, non, pas de prétention. Disons, j'ai réalisé un codage subtil. Et comme je ne peux pas croire que je m'y suis laissé piéger moi-même, je peux supposer qu'il existe une raison à cela.

" A vous, il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais aux autres je parle en paraboles afin qu'ils voient sans voir et entendent sans comprendre. " Luc 8.10.
Au mieux.

" Pour confondre les sages, Dieu choisit ce qui est absurde dans le monde. " Cor 1.27.
Au pire.
Et comme je code, il faut toujours s'attacher au pire... et reprendre le contrôle. Alors résumons sans commenter. J'insiste sur ce point. Car truffer un résumé de remarques est le meilleur moyen de perdre le sens du texte.

J' écris un roman ésotérique. Je ne me rappelle plus de ses sujets, réels ou cryptés. Je n'en connais que le début (le dialogue), et le titre (le manuscrit volé). Cela, c'est une base assez solide, des hypothèses de bases. Les hypothèses complémentaires sont moins fiables : une partie du manuscrit a été dérobée cette nuit. Hughes et Aline ont orchestré le vol. Bien.
D' après le titre, il semble que je savais que le vol aurait lieu. La question devient alors : comment ai-je pu parvenir à oublier volontairement certains éléments aussi finement choisis, de ma mémoire ? Aucune drogue au monde n' a le pouvoir de faire cela. Mais, en définitive, si c'est bien moi qui ai manipulé le jeu à ce point, tôt ou tard, je le saurai. Un passage secret me permettra de rejoindre l'édifice.

Louis Feldmeyer s'assura que personne ne l'espionnait, puis gagna son bureau. Contre trois des murs se dressaient des étagères encombrées de livres. Un ouvrage emplissait chaque interstice, et nul classement ne semblait ordonner le tout. Pour Louis, cette bibliothèque représentait l' Encyclopédie Idéale. Qu'on lui fasse remarquer qu'elle manquait d'exhaustivité et il aurait rétorqué que l'incomplétude était force. Qu'on se moque de l'absence d'ordre, de classement, et il aurait disserté sur le plus grand réalisme de ce magma de sens. Ainsi, il voyait sa bibliothèque comme une réplique miniature de l'univers, chaotique, incomplète, et infinie. Pour expliquer cette conviction, il aimait conter une controverse qui enflamma le milieu scientifique : le symbole mathématique de l'infini. Le débat portait sur la nécessité ou non de fermer le petit huit couché. Argument des uns, on peut suivre indéfiniment le trait du huit fermé. Argument des autres, la clôture du huit constitue une limite, un cercle vicieux, dans lequel l'infini ne saurait être logé.

Il eut un regard distrait sur les deux feuillets posés sur la table, près de la machine à écrire. Il se dirigea ensuite vers un des trois pans de la bibliothèque et donna un coup, avec la paume de la main, sur un des ouvrages. Il fit de même sur un autre pan, puis sur le dernier. Un déclic se produisit alors. A genou, il retira une des lourdes planches décorées au pied de la bibliothèque, mettant à jour une série de dossiers épais, classés par ordre chronologique.
Son idée était que s'il s'était lui-même caché le sens de son dernier ouvrage, il avait dû laisser une clef quelque part ; peut-être dans les notes de son précédent travail. Il prit donc le dernier dossier.
Celui-là n' avait pas l' épaisseur des autres, il avait l'air tout à fait vide. Et le titre ! Le titre annonçait :
Le manuscrit volé. Il l'ouvrit quand même, et vit...

II

...un paysage de montagne. Sur les pentes enneigées, les skieurs avaient l'air de petits insectes sombres. Au pied des pistes, les chalets formaient une ligne de bunkers. Il retourna la carte postale et lut à haute voix :


" Cher Louis,
voilà, j'y suis ! Cela faisait un an que je désirais me rendre dans une station de ski. Je m'ennuyais trop à Lille, comptant les jours. Ma vieille voiture a bien failli me lâcher en route, pour un problème de circuit d'eau ; j'ai dû ouvrir le capot, moi qui déteste la mécanique ! Enfin, j'y suis arrivée et maintenant, je peux savourer l'instant.
Je t'embrasse,
Sophia. "


La lettre provenait de Mégève. Le cachet de la Poste indiquait la date du onze février de l'année en cours.

Louis se mit à rire. Sophia n'existait pas davantage que la belle Anna.
" Donc, je reprends le contrôle. " Il sortit un briquet de sa poche, déchira la carte et la brûla dans un cendrier. Après avoir fermé la niche secrète, il s'assit à son bureau et sortit un petit tournevis d'un tiroir. Il ne doutait nullement de ce qu'il trouverait en démontant le capot de la vieille machine à écrire. La clef, -au sens propre- était bien là. Elle ouvrirait la consigne 365 de la gare du nord. La seule inconnue de l'équation : ce qu'il y trouverait. La limpidité du codage lui permettait effectivement de " savourer l'instant ".

Station = gare.
Vieille voiture avec un problème d'eau = vieille machine avec un problème d' " o ". Confirmation par le mot " mécanique ".
Compter les jours = un an = 365.
Lille = (gare du) nord.
Sophia = la Sagesse, la connaissance.

Mais soudain, il eut un doute. On ne peut pas laisser un objet dans une consigne pendant sept mois ! Encore une fois, il comprenait combien il était plus apte à crypter qu'à décoder. Cependant, il sentait qu'il cheminait sur la bonne voie. La personne qui a envoyé cette carte, l' a fait sur mes recommandations. Il est tout à fait possible que je lui ai demandé de déposer un colis à la consigne à une date précise. Il reste à espérer que les serrures n'ont pas été changées depuis cette date.
Au fond de lui, pointait la certitude que si c'était le cas, il aurait prévu un plan de secours. Bien sûr. Dans trois jours, cela fera sept mois que la carte a été envoyée. A sept heures précises du matin, il y aura quelqu'un à la consigne ( Louis basait toujours ses plans de secours sur le chiffre sept).

En revissant le capot, Louis se souvint de la raison qui l'avait poussé à se procurer cette machine. Aucune nostalgie, aucun snobisme, aucune peur de la technologie n'en étaient la cause. La sécurité de son travail justifiait une méfiance profonde à l'égard de tout appareillage sophistiqué. Même pour un crypteur de son niveau, l'outil informatique présentait des risques d'espionnage non négligeables.
Tout en examinant la clef, il pensa à Aline. Un élément de son propre cryptage avait bien failli lui échapper. Car à supposer qu'il était bien l'instigateur de cette vaste machination, le plan datait d'au moins sept mois.
" Il faut que je la rencontre à nouveau, qu'elle soit ou non de mon coté. "
Une grande lassitude l'envahit aussitôt. Il baissa les yeux vers le clavier, l'esprit vide. Sa gorge se nouait sans qu'il puisse déterminer l'origine de sa tristesse. Il appuya son front contre le capot de la machine et resta ainsi, immobile et silencieux, un long moment, comme fasciné par la danse de sentiments confus. Vague est la peine, parfois.

Vers dix-sept heures, il descendit au deuxième étage et frappa. Un adolescent à l'épaisse chevelure noire lui ouvrit.
" - Bonjour monsieur Louis ! entama-t-il gaiement.
- Bonjour Diego. J'ai encore un service à te demander. Trois billets à la clef. Une heure maximum.
- J' suis partant.
- Il faudrait me rapporter le contenu d'une consigne de la gare du Nord. La consigne 365. voilà la clef. Mais fais comme d'habitude, n'y va pas directement. Il est possible que la clef ne fonctionne pas. Dans ce cas, reviens me prévenir ce soir à vingt heures précises.
- O.K., j'ai pigé, monsieur Louis. "
Louis sortit trois billets et les remit au garçon. Il avait déjà fait appel à lui pour de petites "missions" de ce genre. L'adolescent présentait toutes les qualités requises pour cela. En particulier, jamais il ne posait de questions.
Louis sortit acheter un journal. Car il sentait que sans une occupation, l'attente du retour de Diego serait pénible. Mais en parcourant les titres, une anxiété incontrôlable, proche de la terreur nocturne, annexa son esprit. Le démon, confortablement lové dans son cerveau prenait un mâlin plaisir à saper sa concentration. Forcé de cesser sa lecture, Louis tenta de vider son esprit de toute pensée.
Et il y était presque parvenu lorsque Diego revint, à vingt heures précises. Mais le jeune garçon n'avait rien trouvé. Evidemment. Aussi, Louis lui proposa de recommencer le onze, à sept heures du matin.
- A sept heures précise, tu frapperas sept coups sur la porte de la consigne 365. Je pense que quelqu'un -probablement une femme- te remettra des documents. Si elle hésite, remets lui la clef que je t'ai confiée.

III

Ce soir là, Louis Feldmeyer ne trouva pas le sommeil. Ses craintes ne portaient pas sur la mission confiée à Diego. Si Louis avait soupçonné le moindre danger, jamais il n'aurait envoyé l'enfant. Non, sa peur concernait le cadeau empoisonné que ne manquerait pas de lui ramener son messager. Car pour l'heure, il n'avait pas encore tout à fait repris le contrôle. Pire, tout cela lui semblait un peu vain. Cependant au fond de lui même, il savait pertinemment d'où provenait ce sentiment de lassitude. Il y avait la solitude. La veille encore, une femme avait couché avec lui. Ou plutôt deux...
Il y avait la peur, aussi.
Il y avait l'épuisement, enfin. Et la fatigue est d'une telle sournoiserie ! Trop intense, elle est capable de tuer le sommeil. Pour susciter quelques plaisirs, la nature a inventé de tels supplices !
Louis se releva pour écrire, car il ne faisait jamais taire ses furieuses envies de coder. Assis, nu, devant son bureau, il tapa :

Plus que toute autre chose,
Je suis Un et Divers,
Je suis ce qui me définit, complexe.
Mes cinq corps s'accordent et s'opposent.
Fils unique d'une famille nombreuse.
Territoire banni dans l'interdit
Du commun des mortels.
De la marche je tire mon conformisme, envie paresseuse.
Tu sens que je m'échappe, alors que tu me cherches,
Rebelle et revêche :
Reptilien petit python.
Ne te dresse pas contre mon nom, ami.
Car désormais je me figure,
Que si je suis
Ce qui me définit,
Ce texte décrit en toutes lettres :
Mon Maître.


Louis, satisfait de son énigme, se prit à regretter de ne pas avoir d'élève, de disciple. Il faudra que j'y songe. Mais me le permettront-ils ?


Chapître 5
Fuite
( Da Zhuang )


I

Eric se leva en silence ; toute son attention portait sur la respiration d'Aline. Il ramassa ses vêtements et passa au salon. Là, il fouilla le sac à main. Il récupéra son calepin, ainsi qu'une boite de pellicule photographique. Il s'empara aussi de la carte magnétique qui commandait l'ouverture de la herse du garage.
Une fois sur le seuil de la maison, il se sentit coupable. Car si sa conscience lui ordonnait de fuir, son sexe lui rappelait avec force et insistance la chaleur des étreintes de la soirée. Aline avait fait preuve d'une telle fougue. Une fougue dont seules sont capables les femmes d'âge mûr, quand elles couchent avec un jeune homme.
Aussi, il prit une feuille dans son calepin et nota : " Pardonne-moi, je t'appellerai ".
Mais cela ne convenait pas. Il le déchira. Il essaya encore :
" A bientôt ". Puis il inscrivit son numéro.
Et fut satisfait.
Un fois sorti de l'immeuble, au volant de la voiture de Henri, il prit le temps de glisser la carte magnétique dans la boite au lettre de la femme. Un petit geste. Il hésita même à y déposer la pellicule. Fouiller le sac d'une dame est tellement vil ! Son admiration pour Henri fut peut-être ce qui l'en empêcha. Car avec le calepin -sûrement!- et les photos -qui sait?-, Henri aurait matière à décrypter. Et surtout, il serait fier de son jeune protégé. Mais à cette pensée, comme souvent, Eric fut tiraillé par des pensées contradictoires. D'un côté, il aimait satisfaire Henri, malgré la rareté de ses compliments. De l'autre, Eric savait que tôt ou tard, sa dévotion freinerait sa propre évolution.
Ces petits assauts de révolte envers son "maître" n'avaient rien de fréquents. Ils surgissaient lorsque Eric se sentait contraint à des actions en désaccord avec sa morale, ou, tout au moins, avec ce qu'il percevait comme étant sa morale...

Le lendemain, vers quatorze heures, il rejoint le manoir de Henri. Les sentiments de culpabilité et de révolte s'étaient éteints durant la nuit, par bonheur égarés dans un songe. Ils avaient cédé la place à une joyeuse excitation. Qui ne dura pas.
Lorsqu'il entra dans le salon, Henri gisait sur le canapé, allongé sur le ventre, livide, en peignoir. Sa pâleur contrastait avec les poils sombres d'une barbe naissante. Eric ressentit subitement un effondrement irrationnel et sans objet, une rupture insolite dans ses neurones.. Voulant s'enquérir de la santé de son mentor, il ne parvint à prononcer qu'un laborieux :
" Hen...
- Ce n'est rien, j'ai juste eu un petit accident hier. Rien de grave. "
C'est à cet instant que Eric vit la tâche sombre au coin du tapis. La réponse de Henri, d'apparence anodine, le choquait profondément. Il y voyait le mensonge, le refus de lui révéler une vérité trop dure. Aussi, derrière l'inquiétude, la rébellion faisait un retour en force.
- Tu ne veux pas me dire ?
- Ne me fatigues pas. J'ai passé la moitié de la nuit aux urgences, à attendre qu'on veuille bien me recoudre le dos. Et toute la matinée à patienter jusqu'à ce que Francis vienne me chercher.
Il avait prononcé ces mots avec un ton si dur, qu' Eric renonça à en apprendre plus pour le moment. Voyant le trouble du jeune homme, Henri s'adoucit un peu.
- As-tu trouvé quelque chose ?
- Oui. J'ai retrouvé la femme qui était chez Feldmeyer. Aline de Hautefort, bien qu'elle se soit fait appeler Anna Chenal. Et, si le labo photo est prêt à fonctionner, j'ai aussi des clichés qui pourraient être intéressants.
- Assieds-toi et racontes-moi tout en détail, dit-il de sa voix la plus grave, la plus charismatique.
- Eh bien, je l'ai retrouvée dans un hôtel, à Montrouge. Elle y a reçu un appel, j'ai pu noter la conversation (il posa le calepin sur la table basse, à côté du téléphone). Ensuite, nous sommes allés chez-elle, à Paris. Un bel appartement, dans le quinzième.
- Tu lui as parlé ?
- Oui... Les choses se sont faites comme ça, je n'y peux rien.
Eric ne voulait pas avouer les conditions réelles de leur rencontre. Mais il savait que Henri, le décrypteur, n'aurait aucune difficulté à en deviner bien plus que ce qu'il consentirait à en révéler. D'ailleurs, Henri poursuivit lui-même.
- Tu as couché chez elle.
- Oui. Mais, je suis parti au milieu de la nuit. Si j'étais resté, le matin, je n'aurais su quoi faire.
- As-tu commis une erreur ?
- ...
- Quelle erreur as-tu commise ? Il vaut mieux que je sache.
- Mais je ne sais pas ! Peut être des milliers, peut être aucune!
Eric avait encore l'impression qu'un piège se refermait sur lui. Une douleur apparut dans sa gorge, de celles qui précèdent les larmes. Du coup, Henri repris avec une fermeté teintée de précaution :
- Et si il ne devait y en avoir qu'une ?
Eric resta silencieux quelques secondes. Puis...
- Elle a vu le calepin.
- Bien.
- Bien ?
- Oui. Ce n'est pas si grave. Elle n'a rien appris d'important. Cela ne constitue pas une information nouvelle de relire un dialogue que l'on vient soit même de mener.
- Mais elle sait que je l'espionnais.
- Aucune importance. A condition que tu ne lui aies rien appris de plus.
- Mon prénom.
Henri voulut hausser les épaules, mais il grimaça soudain de douleur. Reprenant son souffle, il mit la main sur le calepin et marmonna :
- Demandes à Francis de me préparer un petit déjeuner copieux. Qu'il me l'apporte ici. Occupes-toi des photos pendant que j'étudie ça.
- Tu es certain que tu ne préfères pas te reposer un peu ? demanda Eric. Henri lui jeta un regard noir, et le jeune homme leva les mains en signe de capitulation.

Quand Eric eut quitté les lieux, Henri lut le demi dialogue :

- Oui, tout s'est bien passé. J'ai les photographies.
- ?
- Comment a-t-il réagi ?
- ?
- Tu es sûr qu'il ne m'a pas reconnu ? Par moment je me suis demandé si...
- ?
- Non, pas ce soir. Il faut que je me remette. Ça n'a pas été facile.
- ?
- Si, tout a bien marché. Mais je suis persuadée que tu comprends.
- ?
- Deux ou trois jours. Pas plus.
- ?
- Je rentre chez moi, Hughes. D'ici là, ne m'appelle pas.
- ?

Tout comme Eric l'avait prévu, Henri n'eut aucun mal à reconstituer l'essentiel du dialogue. Seuls certains éléments restaient obscurs. Mais, précisément par leur mystère, ces facteurs inconnus apportaient leur lot d'information.
Henri voulut se lever pour noter ces indices, mais la douleur eut raison de son envie. Alors il se contenta d'arracher une page du calepin pour y inscrire ses trouvailles.
D'abord, Aline de Hautefort connaissait (ou connaît) Feldmeyer, comme en témoigne sa crainte d'être reconnue. Ensuite, elle a une liaison avec Hughes. Une "liaison faible", inscrivit Henri, puisqu'il ne vivent pas ensemble. Enfin, sa présence chez Louis Feldmeyer relevait de la mission. Mais pour en savoir davantage, il lui faudrait attendre le développement des photographies dérobées par Eric.
Le talon de Henri -sept points de suture- se mit à le lancer. Il serra les dents. Une sueur froide fit glisser un frisson le long de sa colonne vertébrale, réveillant la seconde blessure -plus de points de suture que l'on peut en compter-. Il ferma les yeux et écrasa son visage dans un coussin, attendant l'armistice.

II

Eric était stupéfait de voir avec quel soin Aline avait mitraillé la salle de travail de Feldmeyer. Les pans de la bibliothèque, la vieille machine, le bureau, les deux feuillets du "Manuscrit volé", et même la page du titre, se retrouvaient tous sur trois clichés chacun. Au final, il pouvait compter douze images différentes. Il lui fallut donc du temps pour venir à bout des trente six poses, d'autant plus qu'il décida d'agrandir celles qui avaient capturé les écrits de Louis. A cet instant, il comprenait qu' Aline avait pris ces clichés la nuit même où il avait, lui, volé une page du manuscrit. Il reconnaissait la position des feuillets sur le bureau ; et l'utilisation d'un flash trahissait une activité nocturne.
C'est donc avec une fierté retrouvée qu'il descendit du labo pour rejoindre Henri. Ce dernier ne travaillait plus, tentant de recouvrer quelque force. Il parvint d'ailleurs à s'asseoir, en prenant garde à ne pas appuyer son dos contre le dossier du canapé.
Interminable, pensa Eric.
Il contempla les clichés un par un. Après un long moment, il prit un air perplexe, les posa, et fixa Eric dans les yeux. Le jeune homme, que l'attente avait déjà troublé, se sentit paniqué.
- Peux-tu agrandir les clichés de la bibliothèque au maximum ? J'aimerais pouvoir discerner au moins quelques titres. Tu passeras ensuite au scanner les agrandissements. Répertories-les, le plus précisément possible. Je m'occuperai moi-même de la reconnaissance de caractères. Ça suffira pour aujourd'hui.
Eric quitta la pièce sans un mot. La perplexité de son maître, dont il n'avait jamais été témoin à ce jour, lui déplaisait fort. Danger.

Henri voulait être seul un moment, et cela constituait une bonne raison pour occuper Eric. bien sûr, il tenait à ce que les agrandissements soient faits. Mais pour l'heure, il s'agissait d'un prétexte à peine voilé. Trop d'éléments contradictoires se heurtaient dans sa tête, comme agités d'un mouvement brownien.
Malgré lui, il interprétait l'accident de la veille comme une manifestation surnaturelle associée au passage du Ko. Il était puni pour avoir oser masquer une petite part d'information au Ko : le fait qu' Eric recherchait alors la mystérieuse inconnue. Et curieusement, il ne tenait pas à racheter sa " faute " en livrant au Ko les nouvelles informations glanées par le jeune homme. Sans savoir pourquoi ! Pire, la conviction qu' un châtiment plus sévère encore l'attendrait ne le poussait pas à faire volte-face. En cela, il ressemblait à ces insectes qui, la nuit, foncent sur les lampes allumées, jusqu'à se tuer.
Sauf que eux, ils ne sont pas conscients du danger ! Ils se trompent seulement de cible. Et moi ? Me trompe-je de cible ?
Soudain, il eut le sentiment que la menace venait plus d'Eric que du Ko, et cela ne le soulagea pas. La veille, le Ko lui avait expliqué pourquoi il avait souhaité que seul le deuxième feuillet soit dérobé. Mais là, sous ses yeux, il avait le titre du manuscrit de Feldmeyer : " Le manuscrit volé ". Comment le Ko pouvait-il avoir deviné qu' Eric n'aurait pas la curiosité de jeter un œil sur le titre et de le révéler à son maître ? Le mettait-il à l'épreuve ? Tout de même, soutenir l'hypothèse d'une coïncidence tenait de la folie. Mais, après tout, décrypter est un métier qui ne souffre aucune déviance. Henri ne choisissait pas la matière première ; cela incombait au Ko. Et si parfois, le résultat de son travail lui faisait cottoyer des secrets monstrueux, la plupart du temps, personne n'exigeait de lui qu'il comprenne ce qu'il traduisait. Ou plus exactement, on souhaitait vivement qu'il ne comprenne pas.
Le rôle du Ko ne s'arrêtait pas là. Il consistait aussi à surveiller le pouvoir de Henri. Car l'envie peut prendre un jour tout décrypteur, de mentir. Un interprète, lassé du second plan, peut se mettre à effectuer des traductions volontairement faussées. Depuis fort longtemps, le Ko avait prévenu Henri que chaque document étudié par ses soins, l'était aussi par un autre décrypteur. Si les conclusions des deux différaient, de fâcheuses complications émergeraient, l'avait-il mis en garde. Bien que Henri doutât que le processus existe réellement, il se montrait docile et appliqué.
Mais là...
Là, rien ne fonctionnait comme d'habitude. En soupçonnant le Ko d'être à l'origine de tout ce désordre, il aboutissait à une contradiction : j'ai toujours respecté la règle, pourquoi me mettre à l'épreuve. Eric ? Quels arguments ai-je pour l'accuser ?
Henri, à contrecoeur en fit la liste. Bien qu'il sache que des motivations ténébreuses pouvaient présider ce réquisitoire, chaque élément lui faisait mal.
Il y avait ces humeurs changeantes, depuis quelques temps.
Et ces mystères. Même s'il a couché avec Aline de Hautefort (ce que Henri n'avait eu aucun mal à deviner), pourquoi a-t-il raconté ses dernières missions de façon aussi évasive ?
Et ce parfum de révolte. La flaque assassine, dans son regard.

Il faut que je m'entretienne avec le Ko. Faire machine arrière tout de suite. Le prévenir que quelque chose de dangereux se trame. Ce n'est pas à moi d'arrêter le processus, je ne suis qu'un décodeur !
Sans le savoir, le pauvre Henri venait de faire preuve d'une grande intuition, compétence majeure de son art. On n'en attendait pas moins de lui. Péniblement, il se leva, alluma l'ordinateur et se connecta sur internet/COMPUSERVE afin d'envoyer un courrier eMail à destination du Ko.

Kosbox@well.sf.ca.fr
Il entra le message suivant :
HenMDypt. Révélations urgentes. Danger perceptible. Eric ?

III

Eric, à l'étage, intercepta le message. Mais s'il put le lire, il ne parvint pas à le stopper. Comment savoir si sa peine fut plus forte que sa colère? Il acheva néanmoins son travail avant de quitter le chatel.
Un peu plus tard, Henri gagna la salle informatique pour étudier les digitalisations des photographies de la bibliothèque de Feldmeyer. L'absence d'Eric ne l'étonna pas. Au contraire, il fut soulagé de ne pas avoir à assumer une confrontation. L' " accident " de la veille avait épuisé ses réserves de courage -mais pas son talent-. Il programma une macrocommande pour que l'ordinateur repère chaque forme rectangulaire, y localise le titre pour y fixer des repères. Les repères serviraient au logiciel de reconnaissance de caractères. La difficulté de l'exercice tenait à la multiplicité des fontes. Une fois cela effectué, il demanda à la machine d'imprimer tous les titre qu'elle aurait pu détecter dans chacun des trois panneaux de la bibliothèque.
Malgré sa puissance de calcul, l'ordinateur mis plus d'une heure à effectuer ces taches complexes. Henri se mit ensuite à lire les titres des ouvrages, au fur et à mesure de leur impression. Son attention absorbée par cette occupation, il n'entendit pas le premier...

IV

...coup de feu. Il perçu cependant les trois autres détonations rapprochées qui suivirent. Les battements de son coeur changèrent de tempo. Il se leva si brusquement qu'il sentit son dos se déchirer, lui arrachant un cri de douleur. Arrivé en claudiquant dans sa chambre, il fonça vers une commode basse pour y prendre son arme. Mais elle ne s'y trouvait plus. C'est alors que par la fenêtre, il constata le drame qui venait de se dérouler sur l'allée centrale de la propriété.
La voiture du Ko était arrêtée, face à la maison. Son pare-brise tenait encore, opacifié par un myriade de fragments étoilés. Henri distingua nettement les quatre impacts de balles. En revanche, il ne put voir le corps du conducteur qui, en toute logique, devait giser contre le volant.
Dans un tableau étonnamment symétrique, Eric, entre la maison et la voiture, se tenait debout, immobile, hébété, un objet sombre à la main. Le jeune homme chancela puis s'effondra sur le gravier de l'allée. Cela fit comme un bruit de pas dans la neige: cronch. Henri le perçut malgré le ronronnement du moteur de la berline, qui continuait obstinément de tourner. " Le Ko aura été abattu au moment exact où il changeait de vitesse ", pensa Henri. Déduction logique de décrypteur. Et absurde. Car elle précéda l'inquiétude pour la vie d'Eric.
Henri descendit le large escalier du manoir aussi vite que le lui permettait son état. Dehors, il accouru auprès d'Eric et s'agenouilla. Francis, déjà présent vit la tache de sang sur le dos...de Henri. Eric, venait seulement de s'évanouir.
- Portes le à l'intérieur, je vais m'occuper de lui. Pendant ce temps, tu rentreras la voiture du Ko au garage.
Francis ne broncha pas. Il se comportait comme si tout se déroulait normalement. Ce petit homme, aux cheveux précocement blancs, jouait son rôle d'homme à tout faire à la perfection. Homme à tout faire. En ce jour, l'appellation revêtait une dimension prophétique. " Je vais être bon pour creuser une tombe, une tombe sans croix ", pensa-t-il nonchalamment en jetant un bref regard sur le pare-brise aux quatre yeux ( c'est fou ce que le fait de côtoyer des décrypteurs rend pertinent ).

Eric s'éveilla sur le canapé où, quelques heures plus tôt, il avait trouvé Henri. Ce dernier se tenait près de lui, un verre de whisky à la main (il n'y avait plus de cognac, évidement). Il lui tendit.
- Nous allons trouver une solution au problème au..., commença-t-il. Mais il fut interrompu par Francis qui frappait à la porte du salon.
- Reviens plus tard, Francis, cria-t-il. Désobéissant, Francis continua de frapper et entra.
- Excusez-moi, monsieur, mais je dois vous prévenir. Dans la voiture du Ko... ce n'est pas le Ko.
Eric et Henri échangèrent un regard incrédule, avant de reporter leur attention sur Francis, qui haussa les épaules en signe d'impuissance.
- Peux-tu aller voir ? Je n'ai plus de forces, demanda Henri.
Eric constata que Henri ne mentait pas. Ses traits tirés, son teint blafard, trahissaient un état proche des limites du supportable. Aussi gagna-t-il le garage pour constater ses propres dégâts.

- Paul Vargès, l'homme de main du Ko, annonça-t-il à son retour. Il ne portait aucune arme.
- Qu'est-ce que tu croyais ?
Après un long silence, Eric répondit :
- J'ai lu le message que tu as envoyé au Ko sur Internet, tout à l'heure.
Il avait dit cela sur un ton monocorde, en évitant le regard de son maître, dans une attitude plus proche de l'excuse que de l'accusation. Malgré la honte que lui occasionnait cette pensée, Henri se dit qu'après tout, l' "accident" pourrait permettre de clarifier la situation ; à condition toutefois de ne plus subir les événements, de les devancer. Le Ko assassiné, ils se seraient trouvés tous deux face à un péril insurmontable. Mais là, Henri pourrait enfin mener le jeu -du moins le croyait-il-.
- Sais-tu ce que nous allons faire, Eric ?
- ...
- Ce Hughes, auquel la femme a parlé au téléphone, va porter le chapeau. Il suffit de préparer un plan avant que le Ko n'ait pu réagir. Qu'en dis-tu ?
- Cela risque de mettre la femme en danger.
- Nous n'avons pas le choix. Mais si tu m'as caché quelque chose au sujet de cette femme, c'est le moment de le dire. Sauf si c'est une simple histoire de sexe, bien sûr.
- Au quel cas ?
- Au quel cas je ne chercherais pas une autre idée. Le temps nous manque.
Eric réfléchît un instant, mais il ne trouva aucun argument pour contrer Henri. Son maître s'était montré trop fin et lui avait coupé l'herbe sous le pied. Dans la bouche de l'élève, tout prétexte inventé ne manquerait pas d'être reconnu comme tel. Pourtant, au plus profond de lui-même, Eric pressentait qu'une autre raison le poussait à essayer de protéger Aline. Et comment convaincre quelqu'un à partir d'une simple intuition ? L'intuition saute directement de l'énoncé à la solution, faisant l'économie du raisonnement. Alors il abdiqua.
- C'est bon. Mais saches que je n'ai jamais voulu te trahir.
- Je n'ai jamais parlé de trahison. Même dans mon dernier message au Ko.
- Et ton foutu message, finalement, disait la vérité : " Danger perceptible, Eric ? ".
- Plus encore que tu ne le crois. Car il disait aussi : " Révélations urgentes ". Et cela pourra nous être très utile...


Chapitre 6
Douce prison
( Jian )


I

Aline entendit la porte se refermer et un petit rire nerveux lui échappa. Souvenons-nous. Elle s'était levée si tard la veille, que même après l'amour, le sommeil n'avait pu l'atteindre. Et lorsque son amant d'un soir fut parti, elle attendit quelques minutes avant de se lever. Nul besoin de vérifier le contenu de son sac à main, dans le salon, car elle avait nettement entendu Eric le fouiller. Elle avait alors ressenti une étrange satisfaction, bien qu'elle ne sache pas pourquoi sa passivité lui convenait à ce point. Mais que pourrait-elle dire à Hughes pour se justifier ?
Elle y réfléchissait encore, quand le téléphone sonna. Sa montre indiquait trois heures sept. Mis à part Hughes, qui osait donc appeler à cette heure ? Eric ?
Je ne suis pas prête !
La sonnerie poursuivait son hoquet strident, ponctué de pénibles silences.
Non !
Driiiiiiiiiiiiing... (Silence)... etc...
Elle craqua bientôt.
- Allô ? Qui est à l'appareil ?
- Aline de Hautefort ?
- Oui, répondit elle, incrédule. C'est toi, Louis ?
- Wake-up, little bombadilla. Please Wake-up. Dear caterpillar of the Yi-King. Meet the Shaggy, by the second door. Five, four, three, two, one, zero. (clic). Wake up, little...
Elle raccrocha, troublée. La voix ressemblait à celle de Louis, mais elle ne pouvait en être certaine. Manifestement, il s'agissait d'une bande enregistrée, car après un déclic, le message avait repris.
Hébétée, elle tenta de trouver un peu de concentration pour réfléchir, mais des portes se fermaient dès qu'elle essayait d'agripper ne serait-ce qu'une bride de raisonnement. Elle ne parvenait pas plus à maîtriser sa pensée que l'on arrive à crier dans un cauchemar. Mais contrairement aux mauvais rêves, le phénomène ne lui causait aucune peur. Même cette porte là s'obstinait à rester close.
Sous la douche brûlante : rien.
Dans la cuisine, en prenant un sédatif : rien.
En débranchant le téléphone : rien.
En se recouchant : rien.
Et en rêve :
Sous la pluie battante, la nuit, elle ne devine la route qu'aux feux des autres véhicules. Elle ne sait pas de combien de voies est faite la route, ni si elle est à double sens. La personne qui a tracé cette route est fou, se dit-elle, car elle jette un long fil droit sur des collines rondes comme des culs. Et aucun panneau ne vient égayer la course folle, si rapide qu'elle sent dans son dos toute la poussée de l'engin.
Puis, un instant de doute. Est-elle seule dans la voiture ?
Elle regarde à sa droite. Personne, cependant un objet est posé sur le siège passager. Mais elle n'a pas le temps de l'identifier. La nuit et la pluie l'obligent à se concentrer sur la conduite. Enfin, à la dérobée, elle peut tourner la tête un peu plus longuement. Pas un objet, ça non ! Un beau sphinx "tête de mort", remue ses ailes, mais ne s'envole pas. Loin de lui faire peur, la présence du compagnon insolite rassure Aline. D'ailleurs, la pluie a cessé de battre et l'aube point par-delà les collines rondes. Seule la route s'obstine, jusqu'à l'absurde, à gravir et dévaler les pentes cosinus, avec ses quatre larges voies -elle peut les compter maintenant-. La succession de montées et de descentes crée une sorte de respiration lente, une vibration sourde et paisible. En prenant conscience de cette longue oscillation, Aline comprend enfin la raison du tracé bizarre du chemin. Il est temps, car le songe s'achève, sans réellement finir. Ainsi vont les rêves. Quoi qu'ils racontent, seul l'éveil peut y mettre un terme net. Sinon, nul ne sait dire, quand il en rapporte un, si le songe a cessé, ou si c'est la mémoire de la suite qui fait défaut.

Le lendemain midi, Aline décida de revoir Louis, sous ses vrais traits cette fois. Le souvenir des reproches qu'elle lui adressait, alimentés par les révélations de Hughes, ne formait plus qu'un tapis de feuilles mortes. Une petite bourrasque aurait suffi à les disperser. Pour l'heure, elle n'y songeait pas un instant. Même la culpabilité ressentie après sa trahison, ne formait plus qu'un halo discret autour de son âme. Se rendre chez Louis devenait une nécessité impérative à laquelle elle n'aurait la force de se soustraire. Et, paradoxalement, elle se sentait libre. Libre d'y obéir.
Prudemment, elle gagna l'appartement de Feldmeyer, en empruntant une issue secondaire de l'immeuble cossu. En montant l'escalier, comme elle le faisait régulièrement quelques mois plus tôt, elle laissa glisser sa main sur la rampe lisse de bois verni.
Louis, à cet instant, travaillait dans le cabinet attenant à son bureau. Car un crypteur doit toujours s'acquitter d'une activité régulière pour exercer sans risque les codages. Sur sa sobre carte de visite, on pouvait lire : " Louis Feldmeyer, Consultant publicitaire en sémiotique. " Et justement, il s'efforçait à décortiquer le story-board d'une publicité pour un après-rasage. Son rôle consistait à y inclure une série de signes censée pousser chaque homme à courir acheter le produit. En réalité, peu lui importait l'efficacité de ses petits ajouts personnels à un travail déjà avancé. Maintenant que sa réputation était faite, qui donc pourrait l'accuser de ne pas apporter de résultats ? Il n'existait pas d'instrument capable de mesurer l'impact commercial de l'usage de tel ou tel symbole ; tantôt, c'était un animal, parfois une simple forme, souvent un mot. Sa "petite touche", comme il se plaisait à l'appeler, devait réveiller en toute personne, la résonance de l'inconscient collectif, qui comme chacun sait, est directement reliée au porte-monnaie.
Aujourd'hui il se contenta d'une technique éprouvée, consistant à introduire quelques références sexuelles visuelles mais discrètes. Il pouvait s'agir d'un objet, d'un paysage, ou d'une personne. Son client lui avait fourni une série de douze photographies de figurants. Etrangement, il sélectionna le moins viril des candidats : un bellâtre au regard morne, à l'air nigaud.
Les spectateurs en ont assez de ces acteurs ; surhommes auxquels ils ne s'identifient plus, pensait-il. Au contraire, il fallait que les clients potentiels jugent mériter davantage que ce nigaud, de profiter du monde merveilleux décrit dans la publicité. Il leur revient de droit, de pouvoir évoluer dans ces décors de rêve, au milieu de ces collines aux formes féminines...
Louis travaillait donc encore lorsque Aline frappa timidement à sa porte. Et il sut aussitôt que c'était elle.

II

La fin d'une longue attente soulage toujours mais laisse aussi souvent un soupçon d'inachèvement, de futilité. Aline et Louis y échappèrent. Seules deux personnes qui se perdent et se retrouvent sont capables de se livrer totalement, sans retenue. Peut-être un œil extérieur aurait-il été abusé en les écoutant se confier l'un à l'autre. Probablement n'aurait-il pas perçu à quel point Louis et Aline s'ouvrirent mutuellement la porte des recoins si chers et si intimes de leurs âmes. Tout juste aurait-il senti un poids inhabituel dans les mots, les gestes ; une sorte de résonance, teintée d'un écho surréaliste. voilà : ils avaient beau chuchoter au fond d'une caverne, chaque son se réverbérait longuement, finissant par être autre, porteur d'un sens nouveau, puis revenant achever sa course. Et lorsque l'écho mourait, ce n'était pas dans la fausse commune des idées perdues, mais sur l'autel brillant d'un temple majestueux, en livrant son corps comme une offrande.
Chaque présent faisait reculer l'oubli. Chaque pas ressuscitait la mémoire des amants, sans violence, sans flashs ni prises de conscience, mais avec la force sûre de la vérité. Et malgré son activité, Louis ne ressentait aucune méfiance envers ce parfum de vérité. Les révélations d'Aline confirmaient simplement ses hypothèses, même si, comme à l'accoutumée, elle laissait dans l'ombre certains points. Enfin, il reprenait le contrôle. Et il s'étonna de l'envergure de son plan. Ces derniers jours, il avait seulement humé l'odeur d' un festin encore interdit. Mais l'heure venait où tous les éléments soigneusement rassemblés, allaient s'imbriquer.
Une seule ombre planait, ténue, qui nécessitait un intense effort pour être distinguée volontairement, mais qui revenait régulièrement à la charge pour titiller le cerveau de Louis, comme ces mouches qui harcèlent parfois. Aussi, quand il fut couché avec Aline, Louis murmura :
- Pardonnes-moi, Aline. Même si cela n'a pas duré, j'ai l'impression d'avoir un peu gaspillé une partie de notre vie à deux. J'ai peur de t'avoir forcé à rentrer dans ce jeu. La mémoire nous est revenue maintenant, mais pas encore parfaitement. Je ne me souviens pas du départ du plan. Même aujourd'hui ou les choses semblent s'éclaircir, j'ai l'impression de découvrir les choses au fur et à mesure qu'elles se présentent. Surtout, je ne me rappelle pas comment je suis parvenu à te convaincre de me quitter, quand bien même cela était nécessaire à notre plan.
- Si tu ne te souviens pas, ne comble pas avec des pensées noires. Tu ne m'as pas forcée, j'en suis certaine. Je ne me serais pas laissée faire. Si tu avais des raisons de te séparer de moi autres que celles du plan, que valent-elle aujourd'hui ? Si elles existent, c'est le moment de les dire.
- C'est trop...confus.
- Alors il nous faut attendre la suite. Pour l'instant, nous sommes entre deux feux. Il y a le plan qui tourne, avec sa logique, ta logique. Et puis il y a nous, maintenant, qui comprenons les choses. Si tu as prévu tant de choses sur plusieurs mois, tu as bien du prévoir que ça arriverait. Le coup de fil que j'ai reçu tout à l'heure, c'était bien toi ?
- Oui et non. Je n'y connais rien en hypnose. Mais le message que tu m'as décrit relève bien de mes méthodes, effectivement. Il devait être censé te réveiller, te pousser à revenir d'une certaine façon.
- Et c'est ce que j'ai fait.
- Oui. Mais justement, je manipule trop de données.
- Je ne suis pas une donnée, Louis.
- Précisément, c'est ce qui me gêne, c'est la raison pour laquelle je te demande de me pardonner.
Il aurait désiré lui parler d'Eric, ce jeune homme qu'elle avait avoué avoir rencontré, mais il craignait sa réaction. Savoir si elle avait couché avec lui par envie ou par nécessité du plan, voilà qui importait peu. Paradoxalement, elle avait puisé dans la manipulation une source nouvelle de liberté, vive, mais fragile et contingente. Un mirage de liberté. Il n'avait pas le droit de briser cette image. Au nom de quelle vérité ? Finalement, il comprit. Je n'ai accepté de la manipuler que dans la mesure ou je savais qu'elle y trouverait non seulement avantage, mais une liberté accrue. bien sûr, ce n'était là qu'une illusion de liberté, mais tout sentiment de liberté est illusoire. Justement parce qu'il s'agit d'un sentiment, pas d'un état. Et s'il avait fait naître ce sentiment chez elle, il pouvait très bien le faire disparaître d'un claquement de doigt, par maladresse, par ses questions. Mais alors qu'il parvenait à cette conclusion pour le moins rassurante, elle poursuivit :
- A quoi penses-tu ?
- Au plan -une demi vérité n'est pas un mensonge-. Demain matin, je crois que nous en saurons davantage. Nous aviserons. Mais dans l'immédiat, j'aimerais que tu me promettes quelque chose.
- ...
- J'aimerais que tu ne quittes pas la maison pendant un temps.
- Je n'ai aucune envie de voir Hughes de toute façon. J'ai laissé filer les photographies. S'il me demandait pourquoi, qu'est-ce que je pourrais lui répondre ? En revanche, il me croit chez moi pour un ou deux jours encore ; je lui ai demandé de me laisser tranquille un moment. Il a du s'apercevoir que je me sentais coupable de t'avoir trahi.
- C'est ce que tu ressentais alors ? demanda Louis qui s'en voulut aussitôt.
- Oui, répondit-elle avec gêne.
Lorsqu'elle avait débarqué cet après-midi, ils avaient pu parler longuement, mais ils n'avaient pas abordé le sujet de la nuit du sept septembre, quand il avait couché avec elle, tout en la trompant. Et sans la tromper... Mieux valait contourner ce champ de mines. Alors, il changea de sujet.
- Mais, ne va-t-il pas te réclamer les photos ?
- Cela n'a rien d'urgent. Le coup devait avoir lieu dans quelques jours à l'origine. Mais quelque chose a précipité les événements. Je ne sais pas quoi.
- J'espère que ça fait partie de mon plan, lança-t-il inquiet. Puis il y eut comme une déflagration dans son cerveau : la nuit du sept ! Bien sûr que cela fait partie du plan !
- Qu'est-ce que tu as ? demanda-t-elle en le voyant sourire.
- Rien, rien, tout marche à merveille.

III

A midi et quart, le lendemain, Diego fit son apparition. En découvrant son air maussade, Louis craignit un instant s'être trompé. Mais il vit la mallette que portait l'adolescent, qui jurait avec son sac d'écolier. Cette mallette, il l'avait achetée lui-même, voilà plusieurs années déjà. Oh ! Oui, il en aurait mis sa main à couper. Il se souvenait du contact rugueux de la poignée élimée, recouverte de cuir. Mais pourquoi diable ce petit lui gâchait-il son plaisir avec sa tête des jours d'enterrement ?
- quelque chose s'est mal passé ?, s'enquit-il.
- Non, non, monsieur Louis. J'ai fait comme vous m'avez dit.
- Et on t'a remis ça, dit-il sur un ton un peu dur. Aussitôt, il regretta. Mais il ne put s'empêcher d'ajouter aussitôt :
- Etait-ce un homme ou une femme ?
- Une dame.
- Et elle ne t'a rien dit de spécial ?
Comme le gosse ne répondait pas, Louis sortit un billet de cinquante francs de son imperméable, accroché près de la porte d'entrée. Lorsqu'il le glissa dans la poche de Diego, celui-ci conserva son air maussade et ne fit pas un geste. Louis se sentit encore plus maladroit. Le gamin tenait toujours la mallette de cuir et n'esquissait pas le moindre mouvement, et Louis n'osait pas lui prendre des mains, de peur d'allonger encore la liste de ses maladresses.
Après quelques instants, malgré tout, il prit la mallette, mais continua à fixer Diego, immobile.
- Si tu ne veux plus me rendre ces petits services, tu es libre, tu sais. (Diego acquiesça de la tête). Mais si quelque chose t'a troublé, tu peux me le dire. La dame n'a pas été correcte avec toi?
- Si.
Puis il tourna sur ses talons et repartit sans ajouter un mot. Louis, pensif, le regarda disparaître dans les escaliers. Le poids de la mallette le ramena à la réalité. En gagnant son bureau, il croisa Aline et ne put s'empêcher d'exhiber fièrement l'objet, comme un trophée gagné avec peine. Elle haussa les épaules, soupira, et continua son chemin vers la cuisine, comprenant qu'elle allait devoir manger seule -ce qui n'avait rien, pour elle, d'un désagrément. Au contraire, beaucoup de raisons justifiaient son bonheur d'être seule.
D'abord, elle retrouvait cet appartement après plusieurs mois d'absence. Chaque geste familier lui causait une sorte de décharge d'étonnement, comme si son absence n'avait duré que quelques heures. Et elle ne tenait pas à ce que Louis fut le témoin de ces troubles, même sans importance.
Et puis, même lorsqu'ils vivaient ensemble, Aline avait conservé son appartement dans le quinzième, où elle passait une ou deux nuits par semaine. Louis avait accepté ce compromis avec d'autant plus d'enthousiasme, que ses activités secrètes donnaient parfois lieu à des rencontres tardives et mystérieuses.
Ensuite, le retour de la mémoire -pas des réminiscences mais de véritables résurrections !- lui causait d'autres troubles encore. Hier, elle l'avait retrouvée comme on retrouve un livre. On peut le tapoter pour s'assurer de sa réalité tangible avant de le ranger. Aujourd'hui, elle pouvait à loisir le consulter, le feuilleter au hasard, comme on interroge une bible. Certes, la mémoire est un livre sans âge, étrange. Certaines pages sont blanches -on y met ce qu'on veut-, d'autres sont collées et refusent obstinément de s'offrir, d'autres enfin sont si vieilles que l'on n'ose pas les toucher, de peur de les voir se craqueler avant de tomber en poussière.
Le plan.
Cette page là était à la fois :
Vieille.
Jeune.
Blanche.
Et pleine.

Hypnose. Le mot était venu comme ça. Et quand elle le prononça mentalement, elle sentit un frisson de terreur. Car c'était comme si son esprit, jusque là, avait été réglé sur la mauvaise focale. Le mot sonnait comme une mise au point fugace, lui donnant une courte permission pour contempler à la dérobée l'arbre de la connaissance. Sa peur ne naissait pas dans le sens du mot lui-même, mais dans le parfum d'interdit qu'il éveilla alors, avant que la vision fugitive ne s'évanouisse.

Hypnose. Le mot était là, sous ses yeux. Et quand il le relut pour s'en assurer, il sentit d'abord une joie profonde qui se mua rapidement en terreur. Car il venait de scier une branche de l'arbre de la connaissance. Si hypnose il y avait eu, alors quelle vérité pourrait-il en tirer ? Sous les apparences de la prise de conscience, pouvait se terrer de nouveaux mensonges, de nouveaux messages occultés. Et surtout, cela pouvait être son œuvre, mais aussi celle de n'importe qui d'autre. Même ensuite, lorsqu'il trouva tous les renseignements sur les modalités de l'opération -y compris le nom du médium- le doute ne put le quitter. Certes, les documents rapportés par Diego étaient écrits de sa main, mais qui était-il vraiment ?
Plusieurs heures d'étude des multiples documents de la mallette furent nécessaires pour le convaincre qu'il était bien le père du projet. La mallette comprenait sept dossiers numérotés ainsi qu'une lettre de sa main. Celle-ci l'avertissait du doute qui pourrait le saisir et présentait presque des excuses, dans la mesure où il lui était impossible de donner des preuves tangibles. Pire encore, chaque preuve pouvait faire naître un nouveau soupçon chez Louis par une forme de méfiance envers les compliments. Curieusement, cela lui rappela son grand père. Un homme rude mais pas bourru, mal à l'aise avec les enfants -qui sentent si bien ces choses là-. Il offrait à Louis de modestes cadeaux que l'enfant s'empressait d'accepter. Mais à chaque fois, il percevait le fait que son aïeul cherchait ainsi à acheter quelque chose de lui ; pas son amitié, ni même une reconnaissance. Quoi alors ?
Il ne disposait pas d' assez de temps pour y répondre. Alors, il poursuivit l'étude des documents, tout en continuant à ressentir l'impression que toute cette paperasse avait pour son esprit le goût du miel. Car sitôt qu'un aspect du plan faisait naître une question, la page suivante y répondait expressément. Ce qui l'intriguait le plus ne se trouvait donc pas dans le texte lui-même. Des souvenirs, des images, des impressions se succédaient, comme s'il éprouvait de la peine à se concentrer. Mais toutes ces rêveries, finalement, l' éclairaient.
Par exemple, il se souvint du jour où il rencontra le Ko. Comme il avait aimé ce jour ! Leurs routes ne s'étaient pas croisées par hasard. Des signes -de véritables présages- avaient annoncé l'instant. Ils avaient été guidés l'un vers l'autre, comme des rois mages suivant l'étoile du berger. Et si à défaut de présents, ils n'avaient échangé qu'une joute verbale, le combat méritait d'être vécu. Aucun vainqueur, ni vaincu, n'en sortit. Pourtant, pour un observateur attentif, tous deux avaient baissé la garde.
La rencontre remontait déjà à plusieurs années. Elle avait eu lieu dans une brasserie de Montparnasse, la Coupole. Longtemps interdit par les deux parties, cet entretien avait finalement reçu l'aval des deux clans. Officiellement, il s'agissait d'échanger des informations ; presque un échange de politesses, succédant à une phase aiguë de l'éternel conflit. Mais Louis, et le Ko, savaient bien qu'il se produirait autre chose durant l'entretien. Cela relevait du jeu. Car le Ko, à l'époque de ses premières missions dans l'Organisation, avait tenu lui-même le rôle de décrypteur. Et la simplicité des règles du jeu était alors manifeste. Louis devait livrer des informations, tout en maîtrisant au mieux ce que le Ko décrypterait. Pour le Ko, il s'agissait d'en deviner plus, que n'en laisserait passer Louis. Dans ce contexte, l'échange des informations officielles, n'avait constitué qu'un échauffement, un préliminaire.

Quel dommage, songea Louis, qu'on en soit arrivé là. La machine est lancée, et je ne peux plus l'arrêter. A l'heure qu'il est, un homme est mort, et ce n'est pas le dernier. Et bientôt, le Ko ne sera plus rien.